DSK, Dalio, Gundlach, Roubini : Pourquoi prédisent-ils une nouvelle crise financière majeure ?

Publié par Richard Détente | 26 sept. 2018 | Articles 2619

 

Points clés : 

- Dominique Strauss-Kahn, Ray Dalio, Jeffrey Gundlach, Nouriel Roubini sont tous pessimistes. On voit ensemble les raisons économiques de fond qui alimentent ces réflexions.

- Les taux zéro font exploser la valeur des actifs, donc les rendements de ces actifs tendent aussi vers zéro puisqu'il n'y a pas de création de richesse supplémentaire.

- Les soutiens à l'économie des banques centrales et les taux zéro bloquent la destruction créatrice décrite par Schumpeter. Donc, la conséquence de cette crise latente, qui semble indolore, est une lente décomposition du tissu économique.

 


Dominique Strauss-Kahn expliquait récemment, dans une interview, que le monde est moins bien préparé aujourd'hui pour affronter une crise financière.

Ray Dalio, classé dans les 100 premières fortunes mondiales et gestionnaire financier hors-pair, nous explique que la situation est similaire à la fin des années 1930.

Enfin, Jeffrey Gundlach, un autre gestionnaire milliardaire, nous expliquait en juillet 2018 que la Fed est sur pilote automatique et qu'elle provoquera la prochaine crise sans rien pouvoir n'y faire, car c'est trop tard.

Toutes ces annonces fracassantes par des personnes qui travaillent différemment, à des postes différents, ont un diagnostic commun sur l'économie. Aujourd'hui, avec cet épisode un peu plus long, je vous propose de comprendre le fond de leur pensée.

Franchement, si vous comprenez et intégrez l'épisode d'aujourd'hui, vous aurez tout compris aux mécanismes de la crise actuelle.

Il faut bien comprendre que l'économie est un système, une machinerie complexe, dont chaque rouage est connecté à beaucoup d'autres rouages.

D'ailleurs, il y a beaucoup de ces mécanismes que l'on comprend mal dans le détail car les connexions sont bien trop nombreuses pour nos petits cerveaux.

Du coup il faut schématiser et prendre le risque d'avoir à peu près raison dans les grandes lignes à défaut d'avoir, à coup sûr, précisément tort sur les détails.

Comme le climat. Je peux prédire le rythme des saisons mais pour ce qui est de la météo de la semaine prochaine, ce n'est pas gagné.

Du coup, appuyons-nous sur des bases de l'économie assez floues, mais très, très robustes. Commençons par la destruction créatrice de Joseph Schumpeter. C'est vraiment l'une des bases les plus solides.

Ah oui, dans le fond, c'est tout bête : l'économie fonctionne bien à condition que les entreprises fassent faillite quand elles sont mauvaises ou dépassées pour permettre à de nouvelles entreprises, de nouvelles idées, de voir le jour.

C'est ça. Quand une entreprise fait faillite, ce n'est pas seulement une mauvaise nouvelle car, en contrepartie de sa faillite, elle libère les capitaux qu'elle immobilisait pour de mauvais résultats et elle libère aussi les travailleurs qui peuvent aller bosser ailleurs, où ils seront bien plus utiles.

C'est grâce à ça que l'automobile a remplacé les calèches et c'est aussi grâce à ça que les entreprises qui sont des canards boiteux disparaissent et arrêtent de polluer le marché avec de la camelote pourrie. Bref, une bonne destruction créatrice permet d'assurer un tissu économique sain et de qualité. Ok, et alors ?

On sait qu'un patron a besoin de trois choses pour mettre en route un business. Il a besoin de main-d'oeuvre, de capitaux et de pouvoir se projeter dans l'avenir. D'anticiper les choses un minimum. Mais ça veut dire quoi, concrétement ?

Faire du business dans un pays en guerre n'est pas facile ?

Oui, la stabilité, c'est la base. Mais, pour aller plus loin, il faut comprendre que l'avenir a un prix.

T'es vraiment vénal comme garçon. Tu vois tout par l'argent.

Voyons ça comme ça : Si je veux créer un business, il faut que j'emprunte de l'argent. Plus je vais demander à rembourser loin dans le temps, plus l'incertitude augmente. Donc logiquement, mon banquier va augmenter le taux d'intérêt pour se prémunir contre un risque plus grand.

Ah ouais, les taux d'intérêt, c'est le prix de l'avenir. Pas bête. Mais du coup, des taux d'intérêt très bas, c'est chouette, ça veut dire que l'on nage dans le bonheur et la stabilité.

Si les taux d'intérêt n'étaient pas forcés par les banques centrales, oui, peut-être. Mais là, le marché est cassé. On ne demande pas aux prêteurs et aux emprunteurs de se mettre d'accord. Non, les banques centrales expliquent aux prêteurs et aux emprunteurs qu'elles savent mieux qu'eux ce qui est bon comme taux d'intérêt pour leur business, et elle l'impose de force.

D'accord, mais du coup, il doit y avoir une sorte de différentiel avec la réalité qui se creuse. Si un truc vaut 100 et qu'une loi te force à l'acheter 50 ou 150, dans les deux cas ça va poser des problèmes, non ?

Oui, et encore oui. Et ça, on en a parlé ici avec la théorie de Knut Wicksell.

Pour faire simple, admettons que forcer les taux d'intérêt à la hausse par rapport à la réalité c'est brider l'économie, qui va tourner en sous-régime parce que l'économie n'offre pas de rendement suffisant pour payer le coût de l'argent. En gros.

Si j'ai un business qui rapporte du 5% et que les taux d'intérêt sont à 8%, ça va être compliqué d'investir...

À l'inverse, forcer les taux d'intérêt à la baisse va avoir pour conséquence de faire monter les prix d'à peu près tout, si on exagère un peu.

L'idée est que les gens qui ont une capacité d'emprunt mobilisable vont pouvoir emprunter de l'argent pas cher pour acheter des actifs avec de bons rendements.

Si je peux emprunter à 2% alors qu'en moyenne les entreprises rapportent 8%, il me suffit d'aller acheter les entreprises les plus solides pour gagner de l'argent facilement sans rien faire.

Oui, mais tout le monde ne peut pas emprunter de l'argent comme ça. Ce sont surtout les riches qui peuvent le faire. Puis, pour acheter quelque chose, il faut proposer un peu plus cher que ce que ça vaut, donc ça fait monter les prix.

Exactement. Comme tous ceux qui ont cette capacité d'emprunt achètent tout ce qu'ils peuvent à chaque fois que les taux d'intérêt baissent, et bien les prix montent et, en conséquence, les rendements baissent jusqu'à ce que les rendements des actifs s'équilibrent avec les taux d'intérêt.

Ah ouais, c'est pour ça que les prix de l'immobilier sont très élevés dans les grandes villes, alors que les loyers n'ont pas beaucoup augmenté. Du coup, si les loyers sont stables et que les prix des logements explosent, le rendement baisse.

Ok, compris. Au final, quand on truque les taux d'intérêt à la baisse, on fait monter les prix de ce que l'on appelle les actifs, c'est-à-dire actions, immobilier, obligations des états, et plein d'autres choses. Du coup, ça fait aussi exploser l'endettement général puisqu'on paie tout en faisant des dettes...

C'est moche. Mais qui perd à ce jeu-là ?

Les gens qui bossent. Ceux qui ne peuvent pas emprunter pour gagner de l'argent sans rien faire.

À la base, la valeur d'une entreprise est composée de l'idée du patron, du travail des salariés et de la rémunération des capitaux, des actionnaires. 

Si les prix augmentent et que les rendements baissent, alors les salariés seront perdants, car leurs salaires, eux, ne vont pas monter.

Ils vont payer leur logement plus cher. Comment veux-tu avoir des "smicards" à Paris pour servir les cafés dans le 1er arrondissement, quand le logement est à 10 000 € le m² ?

Puis ils vont avoir un mal de chien à se constituer une retraite car, lorsqu'ils vont mettre de l'argent sur leur assurance retraite, il n'y aura plus de rendement en face pour leur payer leur retraite. C'est pour ça que l'on peut lire dans la presse que les retraités allemands ne sont pas contents, par exemple.

C'est moche. Du coup, les patrons gagnent aussi ?

Plus ou moins. Les patrons qui avaient des entreprises avant toute cette folie et qui ont vu les prix exploser, oui. Les patrons qui avaient des entreprises boiteuses et qui ont pu se refinancer pour pas cher et survivre, oui. Mais le jeune patron qui a des idées nouvelles et à fort potentiel, celui-là ne trouvera pas de financement et restera chez lui à faire du point de croix, car l'argent est déjà parti chez les deux premiers.

Attends, ça aussi, c'est un problème. On n'a pas parlé de destruction créatrice au début ? Ça semble compromis s'il n'y a plus de nouveaux business.

Tout à fait. C'est très probablement une des causes importantes du ralentissement de la fameuse croissance, entre autres. Mais c'est aussi pour ça que le nombre d'entreprises zombies explose.

C'est quoi, une entreprise zombie ?

Ce sont les canards boiteux de l'économie qui paient plus d'intérêts qu'elles ne font de bénéfices. On appelle aussi ça des "créances non performantes" dans le vocabulaire bancaire. En Europe, on est à 1 000 mds € de créances pourries dans les banques.

Aaah, c'est pour ça que Strauss-Kahn explique que ce ne sont pas les 8% de fonds propres de la Deutsche Bank qui vont sauver les marrons du feu.

Exactement, d'autant qu'il sait très bien que la Deutsche Bank, comme la grande majorité des banques françaises, ont beaucoup moins de fonds propres que 8%.

8% d'endettement, c'est ce que l'on appelle un levier bancaire de 12. Chaque euro de fonds propres de la banque a été prêté 12 fois. C'est assez raisonnable en temps normal. Sauf que des petits malins comme Jean-Pierre Chevallier ont calculé que les plus grandes banques françaises ne sont pas à un levier de 12, mais plutôt de 30. Et là, c'est carrément inquiétant.

C'est curieux que DSK parle de la Deutsche Bank comme un facteur de risque ; ce n'est pas que nous, alors. Elle fout vraiment les jetons à tout le monde, celle-là.

C'est aussi pour ça que Ray Dalio explique que notre époque ressemble aux années 1930 où l'endettement est excessif, que Warren Buffett a une très grosse part de liquide dans son portefeuille-actions, et que Jeffrey Gundlach explique que la Fed ira jusqu'au bout de sa bêtise avec les taux d'intérêt, car elle n'a pas le choix. C'est aussi pour ça que Nouriel Roubini parle de deux scénarios qui déclencheront potentiellement la prochaine crise en 2020.

Nous avons le sentiment que les choses tiennent en l'air, car rien n'explose violemment. Mais, en réalité, ce sont les fondamentaux de l'économie qui partent en sucette et, au premier rang, la destruction créatrice du tissu économique.

Encore plus clairement, c'est la qualité des entreprises, du système de création de valeur, qui en prend plein la tête.

Si on admet que les choses peuvent rester dans cet état, ce que je ne pense pas, tellement le système est fragile, cela signifie que la croissance, qui a déjà largement disparu, finira par devenir négative pour s'effondrer sous le poids de toutes les structures zombies qui parasitent l'économie.

En tout cas, j'espère que cet épisode, un peu plus long que la moyenne, vous aura permis de relier plus de points entre eux et d'avoir une compréhension plus globale de ce qui ne fonctionne pas.


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