Rumeurs de fusion de banques européennes : une dangereuse chimère

Publié par Philippe Herlin | 14 juin 2018 | Articles 3025

Une nouvelle mode semble séduire les banques, surtout celles qui vont mal, ou que l'on soupçonne comme telles : fusionner. Pourquoi deux banques en mauvaise posture fusionneraient-elles ? Pour devenir encore plus grosses, pardi ! et ainsi exploiter à fond le principe Too big to fail, trop gros pour faire faillite, c’est-à-dire pour s'assurer d’un soutien renforcé de l'État, ou même de plusieurs, si le nouveau groupe est transnational. Et aussi pour se garantir une aide inconditionnelle de la Banque centrale européenne car, à ce niveau, c'est la crise systémique directe. Avec de tels soutiens, aux poches d'une profondeur sans limite, le spectre de la faillite s’éloigne.

Les rumeurs tournent notamment autour de la Commerzbank qui fusionnerait avec sa compatriote, la Deutsche Bank, ou avec la française BNP Paribas et, d'autre part, entre l'italienne UniCredit et la française Société Générale. Les deux banques allemandes vont mal, leur cours de bourse est massacré ; fusionner serait la preuve qu'elles sont incapables de se sauver et qu'elles se mettraient de facto sous la protection de l'État ; ce serait une nationalisation rampante. Une fusion BNP Paribas-Commerzbank répondrait plus à un projet politique qu'autre chose ; on entend déjà les gouvernements et les médias annoncer au son des trompettes "l'Airbus de la banque", une comparaison tout simplement grotesque. Quant à un rapprochement UniCredit-Société Générale, ce serait le gag de la décennie, puisqu'il faut savoir que l'actuel directeur général de la banque italienne, Jean-Pierre Mustier, était le supérieur hiérarchique de Jérôme Kerviel lorsqu'il a failli couler la Société Générale... Il n'avait pas vu les positions délirantes de l'un de ses traders, et il voudrait revenir au sommet !

Le pire est qu'il n'y a pas que des rumeurs qui circulent mais aussi, et surtout, un encouragement officiel de l'une des plus hautes autorités bancaires européennes, en l'occurrence la présidente du Comité de supervision des banques européennes, Danièle Nouy, qui a déclaré, le 7 novembre 2017 : "Nous avons besoin de plus de rapprochements bancaires. J’aimerais voir des fusions dans les douze mois. Je suis une personne optimiste".

Non,madame la présidente, nous avons besoin de banques en bonne santé, mieux capitalisées, plus prudentes dans la gestion de leurs risques, et qui font la vérité sur leur bilan. Ces rapprochements ne créent pas de valeur ;comme le dit un dicton américain : "Deux dindes ne font pas un aigle". Des mastodontes européens ne feraient qu'accroître le risque systémique, renforcer le capitalisme de connivence ;ce serait une forme d'étatisation.

Et l’épargnant aurait tout à craindre : son choix se restreindrait, la concurrence diminuerait, sa banque ne disparaîtrait plus, bien sûr, mais il resterait tout autant exposé à une ponction sur ses comptes afin de renflouer une partie des pertes, comme le prévoit la directive BRRD. Surtout, et c’est le plus grave, de tels mastodontes bancaires prendraient encore plus de risques qu’aujourd’hui, assurés qu’ils seraient de bénéficier du soutien sans limite des États et de la BCE. Le risque systémique bancaire en Europe grandirait encore, au détriment des particuliers. Non, les fusions bancaires ne constituent absolument pas une réponse aux problèmes des banques aujourd’hui ; ce serait même une dangereuse fuite en avant.


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Philippe Herlin  Chercheur en finance / Membre de l'équipe éditoriale de Goldbroker.com

   

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