O.Delamarche : Les banques centrales détruisent les fondamentaux de l'économie

Auteur Olivier Delamarche | Publié par Richard Détente | 12 sept. 2018 | Articles 3793

 

Points clés : 

 - Les banques centrales ont perdu le contrôle des cycles économiques.

- Elles iront au bout de leur bêtise car personne ne veut voir les conséquences de nos excès d'endettement et de manipulation des taux.

- La conséquence de tout cela est une dégradation profonde et durable de la qualité de notre tissu économique.

 



Richard Détente : Nous sommes en train de détruire les fondamentaux de notre économie et la confiance dans la monnaie. On fait tout ce travail en disant : "Ça dure depuis dix ans, ça peur durer 20 ans". Au final, ça se traduit vraiment par une déliquescence du tissu économique. Combien de temps faudra-t-il pour reconstruire ? Lorsqu'on détruit une industrie, il faut 20 ans pour reconstruire derrière.

Olivier Delamarche : On mettra plus que ça, je pense. Parce qu'on va vraiment aller jusqu'au bout de la bêtise. Vous savez, aujourd'hui, vous avez quand même de plus en plus de mécanismes, de choses, qui dépendent de la bourse. On dit toujours que les banques centrales sont devenues market dependant et non plus data dependant. Ça veut dire qu'elles ne réagissent plus par rapport à des chiffres macroéconomiques, mais par rapport à ce que le marché va faire. Aujourd'hui, dans l'état actuel des systèmes américains, par exemple, vous ne pouvez pas vous permettre un fort repli de la bourse. Parce qu'en cas de fort repli de la bourse, la banque centrale saute ! Et vous avez les fonds de retraite américains qui sautent aussi ! C'est juste impossible, ils ne le permettront pas. Si vous avez une baisse de 2 à 3%, alors oui, ok, ce n'est pas grave. Mais si vous avez, à un moment, un krach, les banques centrales interviendront. Alors attention ! Parce qu'elles n'ont pas le choix et ne peuvent se permettre, aujourd'hui, d'avoir un marché qui dévisse de 30%.

RD : C'est le moment d'acheter alors ? 

OD : Non. C'est le moment d'acheter quand ça se gamelle. Le jour où vous aurez, pour une raison X ou Y, un accident, et que la bourse baissera de façon importante, les banques centrales interviendront. Pourquoi ? Parce qu'avant, les banques centrales n'avaient pas d'actions. Aujourd'hui, elles en ont plein les soutes. Ce qui n'est pas leur boulot à priori...

RD : 70% au Japon vous disiez...

OD : Oui, des ETF. Et ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu'elles interviendront massivement. Pourquoi interviendront-elles massivement ? Car il n'y a pas de limites. Plus de limites. Finalement, elles s'en sont aperçues avec leur quantitative easing... Le bilan de la FED fait environ 4 500 milliards $. Qui s'en soucie ? Si demain je vous dis "il est de 6 500 milliards $", ça va vous faire quoi ? Rien ! D'abord personne ne sait ce que ça veut dire et tout le monde s'en fout.

RD : L'ultime frontière est la confiance dans la monnaie.

OD : Oui. Mais les Japonais ont montré qu'on pouvait aller très très loin avant que quelqu'un se pose la moindre question sur la monnaie. Je pense que les banques centrales sont conscientes du fait qu'il n'y aura pas de réaction. Si jamais les marchés se plantent, les banques centrales mettront ce qu'il faut sur la table. Comme avait dit M.Draghi, "No limits" pour défendre l'euro. Ce sera la même chose : aucune limite pour défendre les marchés financiers. S'il faut mettre 1 000, ils mettront 1 000, s'il faut mettre 5 000, ils mettront 5 000, et s'il faut mettre 10 000, ils mettront 10 000. Je pense que ça mettra un certain temps pour la prise de conscience. La seule limite : si vous fabriquez des billets de banque à tour de bras, vous risquez d'avoir un tout petit souci sur la monnaie. Quand vous achetez des obligations, des actions et que vous les mettez à votre bilan... elle est où la vitesse de circulation ? Ça circule pas. D'accord ? Donc vous créez de la monnaie, vous achetez des actions, et vous les mettez dans votre bilan, dans le bilan de la banque centrale...

RD : Oui, mais l'actif monte et l'entreprise a toujours les mêmes rendements, donc les rendements baissent. À un moment donné on arrive à zéro et c'est ce qui se passe un peu partout. Vous avez des choses qui coûtent des fortunes, et derrière on a des rendements pourris, à zéro. Et à la fin, comme au Japon, une obligation vaut un billet de banque. Parce qu'elle vaut zéro. Enfin, ça vaut la valeur faciale. Mais le jour où les gens vendent ça, ça pose problème.

OD : Oui, le jour "où". Mais ils ne le font pas. Pourquoi ? Parce qu'ils ne comprennent pas. Parce qu'ils n'ont pas compris le système. Et on leur dit que de toute façon les banques centrales s'occupent de tout et qu'elles vont tout régler. Pourquoi voulez vous qu'ils disent, tout d'un coup "il y a un truc qui ne va pas !"

RD : Mais quand il n'y a plus de rendement, ça casse un certain nombre de mécanismes dans l'économie. Car le rendement est à la base du fonctionnement de l'économie. C'est le prix de l'avenir, c'est le prix de plein de choses.

OD : C'est le prix du risque.

RD : Donc à un moment, comment peut-on vivre dans un monde... On a même fait des taux d'intérêt négatifs ! C'est quand même le concept philosophique suprêmement con. C'est à dire que "demain" est plus sûr "qu'hier". Rien que pour le dire, il faut se concentrer.

OD : Oui, faut se concentrer. Mais ça ne choque personne. Personne ne réfléchit à ça.

RD : Un Norvégien a réussi à se faire donner de l'argent par sa banque pour acheter sa maison parce qu'il avait eu un taux à moins zéro virgule quelque chose.

OD : Attention, non seulement c'est idiot mais en plus ça induit des comportements encore plus idiots. Quand vous n'avez plus de taux d'intérêt, vous faites des mauvais choix, puisque l'argent ne vous coûte rien.

RD : C'est pour ça qu'aux États-Unis ils remontent leur taux directeur petit à petit. D'ailleurs, si les taux remontent, à priori, ça risque de coincer s'il n'y a pas de rendement en face.

OD : Le problème, c'est que je pense que là aussi c'est une opération de communication. Ils remontent leur taux d'intérêt, mais en fait sans vraiment les remonter. Regardez déjà le temps qu'ils mettent. On n'a jamais été dans une période comme ça. Quand les hausses de taux étaient enclenchées, avant...

RD : Avant, il y a 20 ans ?

OD : Il y a 20 ans, un temps que les moins de 20 ans ne connaissent pas... Au-delà de ça, il y a 20 ans, vous aviez encore des cycles économiques qui étaient bien dessinés et qui étaient parfaitement contrôlés par les banques centrales. Vous aviez une phase de développement économique, de croissance, que les banques centrales alimentaient en baissant les taux d'intérêt et en rendant le crédit plus facile. Donc vous aviez cette croissance économique, qui à un certain moment était un peu en surchauffe, donc le marché de l'emploi était tendue, donc les prix sur les matières premières etc. étaient tendus, donc les prix sur les produits commençaient à se tendre. Et là, apparition de l'inflation. Qu'est-ce que faisait la banque centrale ? Elle durcissait les conditions de crédit, d'accès au crédit, elle montait ses taux. Elle contrôlait ainsi le cycle économique. Le cycle s'aplatissait et commençait à redescendre. Au bout d'un moment, la banque centrale vous chantait ce petit refrain qui m'a toujours amusé : "Je ne veux pas de hard landing, d'atterrissage en catastrophe, je veux un soft landing", qu'on a jamais vu, mais c'est pas grave. Donc je veux un soft landing. Qu'est-ce qu'ils faisaient ? Ils accompagnaient la descente par un assouplissement des règles de distribution de crédit, et par une baisse des taux d'intérêt. On tombait quand même en récession parce que le soft landing n'existe pas. Mais après, on repartait. Ça a duré pendant des dizaines d'années.

RD : Le problème de ça est que lorsqu'on regarde la courbe des taux, notamment US, sur 50 ans, on ne remontait jamais aussi haut que la dernière fois. Il y a des graphiques là dessus. On voit que, globalement, si on fait une régression, si on tire tout ça sur le long terme... Ça descend. On est d'accord. Du coup on se dit que même à la base, ça sentait un peu...

OD : Oui, ça sentait un peu le roussi. Mais n'empêche qu'il le contrôlait. Et là, c'est plus du tout contrôlé. Aujourd'hui, ils font semblant de remonter les taux parce qu'ils ont tellement dit que tout allait bien... On finissait par leur dire, "si tout va si bien que ça, pourquoi vous les remontez pas ?". Ils se sont un peu coincé eux-mêmes. Ils sont bien obligés de délivrer un peu de hausse des taux.

RD : Oui mais là ça va coincer parce que si on a plus de rendement sur les actions et sur rien du tout, et que les taux reviennent ne serait-ce qu'à 3% en taux de base, c'est catastrophique.

OD : C'est ce qui est en train de se passer. Imaginez un casino où à chaque fois que vous tendez la main, sans contrepartie, on vous met des jetons dedans. Vous êtes un joueur. Jamais vous n'arrêtez de jouer. Vous allez jouer toute la nuit.

RD : À un moment, je vais avoir faim et je vais vouloir sortir...

OD : Non, vous allez crever derrière votre roulette, mais vous allez tendre la main à chaque fois, ett on va vous donner des jetons. C'est ce que la banque centrale fait : jetons illimités. Lorsqu'il n'y en a plus, y'en a encore, puisque c'est elle qui les fabriquent. Le jeu ne termine jamais.

RD : Nous sommes en train de détruire les fondamentaux de notre économie et la confiance dans la monnaie. On fait tout ce travail en disant : "Ça dure depuis dix ans, ça peut durer 20 ans". Au final, ça se traduit vraiment par une déliquescence du tissu économique. Combien de temps faudra-t-il pour reconstruire ? Lorsqu'on détruit une industrie, il faut 20 ans pour reconstruire derrière.

OD : On mettra plus que ça, je pense. Parce qu'on va vraiment aller jusqu'au bout de la bêtise.


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