L’argent et la réforme monétaire en cours

Publié par Cyrille Jubert | 14 août 2018 | Articles 3793

Stephen Leeb a 72 ans. Il est gérant de fortune, rédacteur de lettres d’investissement, auteur de huit livres économiques, dont plusieurs Best-Sellers du New York Times. Dans son dernier livre "Red Alert" publié en 2012, il met en exergue le fait que "les Chinois comprennent la notion de rareté des ressources bien mieux que les Occidentaux. De ce fait, leur accumulation de ressources vitales pourrait mettre l’Occident dans une position presque intenable dans les dix ans à venir." Il écrit encore : "Les produits de base essentiels à notre vie quotidienne et considérés comme abondants sont extrêmement limités. Les Chinois font ce qu'ils peuvent pour monopoliser les ressources mondiales en diminution."

C’est un fait, les réserves d’argent en sol seront épuisées dans une douzaine d'années. La Chine en tient compte et entasse des réserves depuis plusieurs années. Cette politique a été clairement énoncée le 1 février 2011 par Xia Bin, l’un des responsables de la Banque centrale chinoise: "La Chine doit renforcer ses réserves d’or et d’argent." ; "Les départements concernés devront acheter dans les creux sur une très longue période". Je vais démontrer ci-après que c’est bien ce qu’ils ont fait et font encore tous les jours.

En 2016, dans un entretien sur KWN, Leeb rapportait différentes anecdotes significatives avec des interlocuteurs chinois. La première était une Chinoise avec de puissantes relations en Chine, qui était directrice générale d’une entreprise de gestion de fonds américaine. Elle espérait que Leeb l’aide à trouver des investisseurs intéressés à mettre de l’argent dans des mines d’or chinoises. Mais Stephen Leeb était alors convaincu, et il l’est encore, que ces mines chinoises extraient un minerai ayant une très faible teneur en or, et donc, que les exploiter ne pouvait pas dégager de profits. Comme il pressait son interlocutrice sur ce point, elle a fini par répondre: "La Chine a besoin de cet or pour garantir sa monnaie." La Chine, qui ne dispose que de 3% des réserves d’or en sol recensées dans le monde, en produit néanmoins 16%. Pour Leeb, si la Chine exploite aujourd’hui au maximum ses mines d’or, c’est qu’elle est persuadée que l’or aura une tout autre valeur dans le futur. Etant donné la rapidité avec laquelle la Chine a modernisé ses compagnies minières pour devenir le numéro 1 mondial, la Chine a travaillé dans l’urgence, pour un futur qui désormais semble très proche.

Tous les arguments développés par Leeb dans son argumentation sur l’or sont tout aussi valables pour l’argent. La plupart des analystes sont obnubilés par l’or, oubliant que l’argent a été l’étalon monétaire dominant dans le monde bien plus longtemps que l’or, que ce soit en Chine, au Japon, en Europe… et même aux États-Unis avant leur fameux crime de 1873. Or, nous ne sommes qu’à quelques mois d’une réforme monétaire majeure au niveau international, en préparation depuis bientôt dix ans.

La Chine avait annoncé ses souhaits dans un texte que vous pouvez lire in extenso sur le site de la BIS. La monnaie des échanges internationaux devrait être une sorte de DTS, garanti par "30 matières premières". Je pense personnellement qu'il y en aura sûrement moins, mais l’or et l’argent sont incontournables.

"L'allocation du DTS peut être transférée d'un système purement basé sur le calcul à un système soutenu par des actifs réels, tels qu'un pool de réserves, afin de renforcer la confiance du marché dans sa valeur."

Toute analyse du marché de l’argent qui ne tiendrait pas compte de la réforme monétaire en cours n’a pour moi aucun sens.

LBMA

Le graphique ci-dessous montre les échanges d’argent sur le LBMA de 2009 à 2010. Malgré le short squeeze de JPM et la forte hausse de l’argent en 2010, le niveau des transferts d’un coffre à l’autre entre les membres du LBMA était alors de seulement 100 Moz par mois.

Les colonnes rouges montrent le nombre de transferts d’un compte à l’autre, les colonnes bleues le total des millions d’onces échangées par mois.

 


Et depuis cette date, le volume des échanges en termes de Moz ont plus que doublé et le nombre de transferts a triplé.

 


Ce n’est pas dû à un doublement de la demande industrielle d’argent, qui a légèrement baissé...

 


Ce n’est pas dû à une demande des ETF occidentaux, dont les stocks ont légèrement baissé par rapport au point haut de 2011…

 


Et ce n’est pas les 20 Moz amassées par JPM annuellement qui ont provoqué cet énorme changement de volume sur le LBMA. Une fois encore, le stock de 144 Moz de JPM est très probablement destiné au Trésor américain, qui doit rendre un prêt d’argent de la Chine. Le Trésor US est actuellement en défaut.
 


Le graphique ci-dessus montre l’énorme changement des volumes de transactions depuis 2011… date à laquelle la politique de la Chine définie ci-dessus est de renforcer ses réserves d’argent.

En 2009, les échanges d’argent entre membres du LBMA ont été de 1 064 Moz alors qu’en 2017 ils ont été de 2 390 Moz.

En 2018, si le marché continue au rythme des 6 premiers mois, les échanges pourraient totaliser 2 890 Moz.

Depuis la demande de la Chine de changer le système monétaire, elle a mis en œuvre un certain nombre d’actions pour maîtriser tous les marchés des métaux ordinaires ou précieux.

En mai 2012, ICBC, qui était déjà un acteur de premier plan dans les échanges d’or en Chine, a déclaré vouloir venir jouer un rôle identique sur les marchés occidentaux.

En juin 2012, le HKEX a acheté le London Metal Exchange (LME), où se traitent 80% des achats de métaux par la Chine et 40% du marché mondial.

En octobre 2013, la Chine a acheté les chambres fortes de JPM Chase à New York.

En janvier 2016, ICBC a acheté à Deutsche Bank les droits sur sa chambre forte à Londres.

En avril 2016, ICBC a été agréée comme "market maker" du LBMA.

En mai 2016, ICBC a acheté à Barclays sa branche de stockage de métaux précieux.

J’ai lu que les Chinois ne s’intéressaient pas à l’argent. C’est faux.

Sur le SGE, depuis le début de 2018, les volumes sur l’argent ont été de 481 659 tonnes, pour seulement 13 307 tonnes d'or. Soit 36 fois plus.

Quant aux livraisons, il y a eu 37 033 tonnes d’argent contre 7 330 tonnes d’or.

 


Mes plus honorables confrères regardent les EFP (Exchange Futures for Physical) comme faisant partie des éternelles manœuvres pour maîtriser le cours de l’argent, accusant l’habituel suspect, JPM, de ces basses œuvres. Mais les acteurs ont changé, et les objectifs aussi. Les banques chinoises ramassent autant d’argent qu’elles le peuvent, tout en pesant sur les prix, sachant que l’argent APRÈS la réforme monétaire sera à un prix très différent. C’est la même démarche qu’exploiter des mines d’or à perte, comme nous l’avons vu plus haut.

L'argent se déplace d'Ouest en Est exactement comme l'or, pour les mêmes raisons monétaires.

 

   CME EFP LBMA Transferts
Janvier 2018 236 Moz 306 Moz
Février 2018 244 Moz 233 Moz
Mars 2018 236 Moz 198 Moz
Avril 2018 385 Moz 248 Moz
Mai 2018 210 Moz 231 Moz
Juin 2018 345 Moz 229 Moz
TOTAL SUR LES 6 DERNIERS MOIS 1 656 Moz 1 445 Moz


Ces EFP du COMEX et les transferts répertoriés dans les statistiques du LBMA reflètent les mêmes échanges, les premiers vus de New York les autres vus de Londres ; quoi qu’il en soit, les volumes sont devenus énormes.

L’Inde, qui importait 2 667 tonnes entre 1999 et 2010, a importé ensuite une moyenne de 5 375 tonnes, soit 2 700 tonnes par an supplémentaires pendant sept ans. À la fin de 2018, ce trésor pourrait approcher 25 000 tonnes ou 881 Moz. Mais ces 2 700 tonnes importées en Inde ne sont pas nécessairement commandées par les Indiens. Elles ont été très probablement livrées dans l’une des Zones Franches appelées FTWZ (Free Trade Warehousing Zone), qui se sont développées en Inde… et où, justement, les banques chinoises profitent de cette opportunité, pour éviter d’avoir à payer la TVA sur l’argent, qui est de 17% en Chine. Il y a un quota de seulement 4 500 tonnes autorisées à l’export sans TVA (voir cet article). Or, 65% de l’argent importé en Inde en 2017 a été acheté à Shanghai.

Augmentation massive des volumes au LBMA depuis sept ans, augmentation massive des importations en Inde depuis sept ans… Étranges coïncidences, n’est-ce-pas ? Et ce, en pleine phase de mutation vers un nouveau système monétaire. Certaines grenouilles sont restées trop longtemps dans la casserole. Elles n’ont pas vu que la température de l’eau montait lentement mais sûrement.

Quelques années seulement de réserves d’argent en sol, ajouté à une réforme monétaire en cours où la monnaie doit être garantie par du physique, puis à des réserves hors sol ramassées années après années...

Tirez-en vous même les conclusions qui s’imposent. L’argent ne va pas rester longtemps aux cours actuels.


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Cyrille Jubert  Analyste métaux précieux / Historien de l'argent métal

   

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